Pérou épisode 4 : Rompe cabeza de colores

Dimanche 26 février. Hélène est rentrée à Paris samedi car il faut bien se répartir le travail ! Vendredi, avant son départ, nous devions passer chez Quimica Suiza, l’entreprise qui réalise les formules pour la coloration Oeko-Tex.  Nous devions passer chez eux tout simplement car nos codes pantones ne sont pas ceux qu’ils utilisent dans leur labo. Mieux vaut le savoir tard que jamais !

Les pantones, pour ceux qui découvrent, ce sont ces carnets de couleurs un peu semblables à ceux que l’on peut trouver dans les magasins de bricolage pour choisir la couleur des peintures. Vous voyez ? Bon, et le truc, c’est qu’il existe des carnets pantones pour le textile, l’impression, etc…  et toujours avec des variantes selon le papier ou le tissu sur lequel imprimer,  et parfois, tout bonnement, les versions sont mises à jour et, comme ces petits carnets coutent une fortune, alors certains continuent à travailler avec les vieilles versions quand vous venez de dépenser 200 dollars pour acheter le dernier carnet…

 

Ah, et pour ceux qui connaissent les pantones pour l’impression sur papier couché, franchement vous êtes des petits joueurs !!!! AH OUI ! Sur ces pantones d’impression, il suffit de choisir son bleu parmi 20 ou 30 nuances de bleu… ah ah ah ! Mais en textile, choisir un bleu, c’est un vrai savoir-faire ! Il doit bien y en avoir 200 ou 300, je ne sais pas ! Vous croyez qu’il suffit de dire, bon, je vais faire un bleu turquoise et c’est plié…naaaann… là vous allez devoir choisir parmi une bonne vingtaine de bleu turquoise en plissant les yeux et en vous contorsionnant pour essayer de comprendre pourquoi la couleur varie autant d’un point de vue à l’autre.  C’est une expérience tellement intense, que lorsqu’on en sort, on se met à faire des remarques bizarre du genre : « tu n’aurais pas vu mon pull bleu horizon ?…non pas celui-là, tu sais le bleu avec du rouge dedans? ». Bref, nous avions choisi nos couleurs et là, il fallait réussir à les traduire sur un autre carnet qui n’aurait de toute façon pas les mêmes nuances…

 

Donc, nous sommes restées enfermées une petite heure dans une pièce sans fenêtres pour convertir nos codes couleurs. Heureusement, il y avait derrière le bureau quelque-chose qui pourrait ressembler à un four, placé au niveau des épaules, avec une lumière censée reproduire celle du jour… ouf. C’est assez bizarre de passer une heure dans un local hors du temps, la tête dans un four, avec des conversations du type : « 16-1227 TPX à convertir en 16-1278 TP, ça passera bien avec le 18-6289 U, note c’est à la page 1201…non pas 1220…ok maintenant le 16-5578 en TPX… ». Après cette heure, nous n’étions plus tout à fait les mêmes ! Mais nous avions relevé le challenge et nous nous sentions invincibles! Il ne nous restait plus qu’à attendre lundi, pour voir le rendu sur du tissu.

 

Le soir, comme la journée avait été assez chamboulée, nous devions passer chez Cesar à 20h… A 21h30, il nous restait à lui préciser des couleurs de poches. C’est à ce moment que nous sommes rentrées dans la 5eme dimension. Incapables de parler couleurs, je dis à Cesar :

« -Pour les poches, nous t’enverrons les détails par mail,
-D’accord, mais avant demain 10h alors,
-Si tu veux, mais pourquoi ? De toute façon, nous choisirons parmi nos chutes de tissu, ça ne change pas grand-chose pour la préparation,
-Oui, mais quand même il faut que j’arme le casse-tête (rompe-cabeza)… »

 

Armer le casse-tête ? Encore une machine que je ne connais pas, il va falloir que je me concentre vraiment parce que là je fatigue.

« -Le casse-tête ? c’est quoi ?
-Comment ? Tu ne connais pas ? Attends, là il faut que je te montre ».

 

Cesar prend un papier, il fait un grand rectangle et il commence à dessiner plein de cercles et de formes diverses qui s’emboitent à l’intérieur, il me dit :

« -Tu vois, il y a un cadre en bois, dedans tu mets plein de formes, bon imagines qu’il y ait un arbre dessus, tu vois ?
-Heu, non. Mais à quoi ça sert ?
-Non, c’est comme ça. Regarde, tu mets toutes les formes ensemble et après si tu retourne le cadre, tout tombe. »

 

Là, je ne sais plus où je suis ni comment je m’appelle et pourquoi il faut faire un cadre en bois avec un arbre dedans pour faire des teintures, puisque notre arbre il est sur des sérigraphies… Et c’est quoi cette machine avec un cadre où tout tombe quand on la retourne… Bon, encore un peu de concentration :

« -Mais à quoi ça sert ?
-C’est pour faire travailler le cerveau. »

 

Grand moment de solitude… Je pense que même si je souffrais d’un retard mental profond, jamais mon visage n’aurait exprimé un tel vide. Cesar rompt le silence : « Si, rompe cabeza, ça n’existe pas en France ? »… Rompe-cabeza… Eclair de génie : rien à voir avec le travail, Cesar est en train de me décrire patiemment un puzzle… J’éclate de rire, personne ne comprend rien, moi je ne peux rien dire, j’en pleure. Le fou rire devient général, personne ne comprend, mais tout le monde pleure. Il est temps de rentrer.